Quand les bibliothèques donnent un nom à leurs technologies
28 juillet 2026

Le robot de tri de la bibliothèque municipale de Wauwatosa, dans le Wisconsin, s’appelait Linda. Ce nom était un acronyme : « Loud, INDifferent, Automation ». Linda avait la réputation d’être imprévisible. Lorsqu’il a fallu la remplacer, Alanna Maddox, responsable du service des prêts, a décidé que la nouvelle machine méritait un nouveau départ.

Elle a organisé un concours auprès du personnel pour lui trouver un nom. Le gagnant : Glinda. Certains disent que le G signifie « glamour ». D’autres préfèrent « scintillante ». Mais le choix personnel de Maddox, c’est « gentille » : Gentille Linda.

Glinda est désormais considérée comme l’employée la plus travailleuse de la bibliothèque. Lors des visites guidées, les usagers sont invités à lui donner à manger. Les enfants acceptent presque toujours cette proposition.

La bibliothèque possède également une machine de réparation de livres Cover One, baptisée Bluey en référence à la série télévisée australienne pour enfants. Le personnel s’attendait à recevoir une machine beige clair. Mais la boîte contenait un appareil d’un bleu éclatant. Le nom s’est imposé immédiatement.

Glinda, le système automatisé de gestion des documents de la bibliothèque publique de Wauwatosa, trie et achemine en coulisses les documents rapportés. Photos : bibliothèque publique de Wauwatosa.

Un réflexe bien humain

Donner un nom aux machines n’a rien de nouveau.

En 1939, Westinghouse présenta à l’Exposition universelle de New York un robot baptisé Elektro. Il savait marcher, parler et même fumer des cigarettes. Les foules se pressaient pour le voir. La prouesse était technologique ; son nom, lui, lui donnait une personnalité.

La fiction s’est emparée de l’idée. Rosey, la robot ménagère des Jetson (1962), a fait découvrir à de nombreux Américains le concept d’un robot domestique doté d’un nom et d’un caractère. HAL 9000 (1968) est devenu l’une des figures les plus emblématiques de la culture populaire lorsqu’il s’agit de craindre les machines intelligentes. Quant à R2-D2 et C-3PO (1977), ils ont contribué à faire des robots de véritables compagnons : loyaux, parfois anxieux, et auxquels on s’attache facilement.

ELIZA, un programme conversationnel mis au point au MIT en 1966, avait été conçu pour simuler un thérapeute. Même en sachant qu’ils avaient affaire à un logiciel, les utilisateurs se confiaient à lui. Son créateur, Joseph Weizenbaum, en fut profondément mal à l’aise. Les gens considéraient ELIZA moins comme un programme que comme un véritable interlocuteur.

Siri est arrivée en 2011, Alexa en 2014. Dès lors, le constat était clair : il suffit de donner un nom à une technologie pour que notre rapport à elle change.

Les psychologues parlent d’anthropomorphisme. Dans une étude de référence publiée en 2007 dans la revue Psychological Review, Epley, Waytz et Cacioppo ont identifié trois facteurs qui favorisent ce phénomène : le besoin de prévoir le comportement d’un système, le besoin de lien social et une familiarité quotidienne suffisante pour combler les zones d’ombre. Or, les bibliothèques réunissent particulièrement bien ces trois conditions à la fois.

James et Jean

À la bibliothèque Lindell de l’université d’Augsbourg, à Minneapolis, le choix des noms s’est d’emblée inscrit dans l’histoire de l’établissement. Lorsque la bibliothèque s’est équipée du casier de retrait remoteLocker et de l’automate cloudCheck tablet, le personnel a eu besoin de distinguer facilement les deux systèmes lors de leur installation et en cas de problème technique. Un membre de l’équipe informatique a proposé de baptiser les casiers Jean, en hommage à Jean G. (Tigwell) Lindell, l’épouse de James G. Lindell, dont la bibliothèque porte le nom. Les bornes de prêt, elles, sont devenues James.

« Donner à ces équipements des noms qui ne relèvent pas du jargon des bibliothèques permet de rendre les nouvelles technologies moins intimidantes dans nos espaces », explique Sara Fillbrandt, directrice de la bibliothèque. Le service marketing de la bibliothèque a ensuite officialisé ces noms.

Les usagers demandent désormais où se trouvent les casiers Jean ou comment rendre un livre à James. Peu à peu, ces noms entrent dans les habitudes. Sara Fillbrandt estime qu’ils seront pleinement adoptés d’ici un an.

Une étude publiée en 2025 dans le Journal of Service Research a montré que donner un nom à un robot de service le rendait moins inquiétant aux yeux du public et renforçait l’envie de revenir. Les chercheurs El Halabi et Trendel ont identifié deux mécanismes clés : la familiarité et le sentiment de garder le contrôle. À la bibliothèque Lindell, c’est l’établissement qui a baptisé les machines, puis la communauté a adopté ces noms. Dans un cas comme dans l’autre, l’effet semble être le même.

À la bibliothèque Lindell de l’université d’Augsbourg, les étudiants empruntent leurs livres à James et récupèrent leurs réservations dans les casiers Jean. Photos : université d’Augsbourg.

Port Plus

Tous les noms ne sont pas forcément des surnoms. À la bibliothèque publique de St. Catharines, en Ontario, le service d’accès en horaires étendus de la succursale de Port Dalhousie a officiellement été baptisé Port Plus dès son lancement. Ce nom associe « Port », le surnom donné au quartier par ses habitants, à un clin d’œil à la technologie d’accès open+, qui permet à la bibliothèque d’élargir ses horaires d’ouverture. Il est né d’une séance de réflexion menée par l’équipe de direction.

« Nous voulions trouver un nom à la fois familier et accueillant pour nos usagers », explique Holly Jones, responsable de la programmation et de la promotion. « Notre objectif était de faire comprendre à la communauté qu’il s’agissait toujours de la même bibliothèque de quartier qu’elle connaît et apprécie, avec simplement davantage de services. »

Le nom Port Plus figure sur le site web, dans les supports promotionnels et sur la signalétique. Les usagers parlent encore parfois des « horaires sans personnel », mais Port Plus est désormais le nom officiel du service. Plus qu’une simple appellation, ce nom se veut rassurant : la même bibliothèque, avec des horaires élargis.

Port Plus associe « Port », le surnom historique de la succursale, à open+ pour exprimer une idée simple : la même bibliothèque, avec des horaires élargis. Photos : bibliothèque publique de St. Catharines.

Irma, Roxanne, et The Bookinator

À la bibliothèque publique du comté de Forsyth, en Géorgie, le choix du nom s’est fait de manière beaucoup plus spontanée.

Le robot de tri flexAMH de la bibliothèque a été installé peu avant l’arrivée de l’ouragan Irma, en 2017. La tempête a provoqué une coupure de courant de quatre jours. Lorsque le système a redémarré, le robot a traité tous les documents qui s’étaient accumulés entre-temps. Le nom d’Irma lui est resté.

Les autres machines de la bibliothèque portent des noms choisis par le personnel de chaque succursale. Dans l’une, c’est Roxanne qui officie ; dans une autre, le Bookinator.

Holly Barfield, responsable de l’informatique et des équipements, explique que ces noms restent surtout utilisés en interne. Les usagers, eux, ne les emploient généralement pas. « Cela permet de donner une dimension plus personnelle au système et d’aider le personnel à créer un lien avec lui. »

À la bibliothèque publique du comté de Forsyth, le personnel a donné à ses robots de tri des noms comme Irma, Roxanne ou encore le Bookinator. Photos : bibliothèque publique du comté de Forsyth.

Un même constat se dégage

À Wauwatosa, Minneapolis, St. Catharines comme à Cumming, les bibliothèques expriment au fond la même chose lorsqu’elles donnent un nom à leurs technologies : ces machines sont fiables, elles ont un rôle à jouer et elles ont toute leur place ici.

Les raisons qui motivent ces choix sont très diverses : un acronyme un brin moqueur, le nom de bienfaiteurs, une séance de réflexion autour de l’image de marque ou encore un ouragan. Mais tous ces noms traduisent une même forme d’appropriation. La technologie automatise peut-être certaines tâches ; le nom, lui, l’intègre à la communauté.

Votre bibliothèque a-t-elle, elle aussi, donné un nom à ses technologies ? Nous serions ravis d’en découvrir l’histoire. Écrivez à notre équipe à l’adresse info@bibliotheca.com.

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